lundi 7 juin 2010

Les yeux de la déesse

Je fais de plus en plus d'articles sur commande, ça devient une habitude insidieuse... Mais bon, puisque je suis une âme charitable qui éprouve le plaisir de faire plaisir en étalant le beurre de sa culture sur la petite tartine de ce blog, je dédicace aujourd'hui un nouvel article de la chronique des dieux pas si oubliés que ça. Si vous êtes passionnés ou juste intrigués, ouvrez bien vos esgourdes. Ou plutôt vos mirettes...

Nous sommes en l'an de grâce... houlà, faux départ.


Nous sommes quelque part entre le mythe et la réalité alternative, là où les puissances surnaturelles s'agitent le bigoudi, en un temps reculé toujours d'actualité dans la mémoire inconsciente du monde. En ce temps mythique, il y avait un dieu, nommé Zeus, plein de ressources - surtout physiques - pour conquérir le monde. Il y avait une déesse, fille de la mer, nommée Mètis. On en parle peu de Mètis, et pourtant! Elle fut la première épouse de Zeus, à cette époque où le trône était à sa portée mais pas encore acquis. Mètis est plus qu'une simple fille de la mer. Elle est l'intelligence, la ruse, la sagesse ; elle est la capacité à penser, coordonner les données dans son esprit, monter des plans, créer intellectuellement, étape essentielle pour qui veut créer matériellement ensuite, mettre en ordre, se sortir de situations complexes... Mètis est une puissance de la pensée et de la volonté. On dirait qu'Ulysse est Polymètis (Plein de ruses), car il fait montre d'habileté pour se sortir des emmerdes les plus graves en pondant des plans plus tordus les uns que les autres. Métis, c'est ça.
Et aussi une déesse sacrément canon. Donc Zeus, qui est grand, beau, fort et bien bâti, mais qui n'a pas franchement la mètis dans le citron, l'aime, l'épouse et lui met le polichinelle dans le tiroir, comme dit ma mère (polymètis, elle). Mètis l'aide accessoirement à vaincre Cronos - vous savez, le père qui avait gobé ses enfants comme un serpent gobe des oeufs de poule : Mètis a préparé la potion magique qui a forcé Cronos a dégobiller ses mouflets.
Mais voilà, vint rapidement un jour où la Terre et le Ciel prédirent à Zeus que Mètis concevrait deux enfants de lui : une qui serait aussi sage et dévouée que sa mère, un autre qui, comme son père et son grand-père avant lui, détrônerait son géniteur. A savoir Zeus lui-même.
Et que fit donc Zeus? Bé, comme son père avant lui, il goba l'enfant à naître - et la mère avec. La technique avait fait ses preuves et puis, comme Mètis était la seule à savoir faire le vomitif capable de contre-carrer ce sort, la boucle était bouclée et bien malin qui déferrait ça. Z'allez me dire, Zeus, il aurait pu attendre que le mouflet naisse et lui laisser une chance d'être soit sage et dévouée, soit détrônant. Mais non, ça marche pas comme ça, ma p'tite dame. Le coup de laisser naître la progéniture avant de l'avaler, c'est un mauvais plan. Zeus en était la preuve éclatante.
Alors cul sec la Mètis enceinte! Et c'est ainsi que Zeus eut non seulement des atouts physiques imparables, mais aussi avec lui, en lui, l'essence même de la sagesse, de l'intelligence et de la ruse. Il pouvait pondre lui-même les stratagèmes les plus excellents, ce qu'il ne se priva pas de faire pour conquérir le monde et le maintenir en ordre. Jusqu'à ce jour où, traînant sur les bords du lac Triton en Lybie (voyez, la mer...) il sentit une migraine lui labourer le sommet du crâne. Tout puissant qu'il fut, il ne pouvait s'en débarrasser et il sentait que sa tête allait exploser sans que pourtant elle n'en fit rien. Héphaïstos, le forgeron, passa par là.
- Mais mon bon roi, vous perdez les eaux!
- Hein?!
- Mais si, ça vous coule par les oreilles... et là, ça palpite un peu... Vous allez accoucher!
- Mais... par les oreilles?
- Ben ça risque de pas passer facilement. On pourrait mettre du beurre pour graisser les esgourdes, mais...
- Abruti de boiteux! La césarienne, vite! [on aurait dû l'appeler la Jupitérienne, mais Zeus avait trop mal au crâne pour penser déposer un brevet]
Héphaïstos prit sa hache à deux mains, la fit tournoyer au-dessus de sa tête avec la précision d'un chirurgien sous amphètes, et trépana le roi des cieux d'un coup d'un seul. Retirant sa hache (en s'appuyant du pied droit sur l'épaule de Zeus qui se jura de laisser l'accouchement au sexe féminin), il laissa une faille béante dans la tête du dieu. Alors, un cri retentit (eleleleleleleï!!! - cri de guerre hellénique) suivi de la pointe d'une lance, d'un casque avec la tête d'une dame à l'intérieur, puis tout le reste du corps, en robe, à peine couvert de sang et sans cellule grise (les dieux en ont-ils d'ailleurs? Les meilleurs experts en biothéologie devraient se pencher sur la question).
"Poussez, monsieur! Poussez!"

Athéna était née.

A mon avis, Zeus, bien qu'il ait dû l'avaler comme un comprimé d'aspirine, aimait sincèrement et profondément Mètis. Elle l'habita toujours d'ailleurs. Simplement, qu'elle et lui ne fassent qu'un n'empêchait pas l'accouchement. Car Athéna était née de la tête de son père, là où résidait sa mère. Et Zeus l'aima. On dit qu'elle fut sa fille favorite. L'enfant de son premier amour comprenez.
Elle eut sa place sur l'Olympe, à la droite du père, comme qui dirait. Sage et intelligente comme sa mère, forte comme son père, elle demanda à rester éternellement chaste et vierge. Rien d'étonnant, sa mère ayant été non seulement engrossée mais en plus ingérée, la jeune Athéna ne voulait certainement pas risquer le traumatisme. Elle participa aux conseils des douze dieux, dont elle fit partie. Elle tissa le linge de maison, combattit les Géants, vainquit Pallas, dont elle prit le nom, mit au point nombre de techniques et les enseigna aux hommes. Elle guida les meilleurs fils mortels de Zeus et d'autres héros encore, mena les Achéens contre Thèbes, sauva le coeur de Dionysos (dévoré par les Titans selon le mythe orphique)... Elle est un peu l'agent spécial de Zeus. Déesse de la guerre, des techniques et donc de l'artisanat, du tissage, on la connaît bien sous l'apparence d'une femme vêtue d'une tunique longue, armée comme un homme et tenant parfois la quenouille, attribut féminin s'il en est. La chouette est son emblème, ainsi que l'olivier. Homère nous dit qu'elle a des yeux de chouette. Athènes se vante d'avoir reçu d'elle l'art de cultiver les oliviers pour en tirer l'huile bénéfique, ainsi que l'art de dompter les chevaux, que Poséidon leur avait offerts sauvages, même pô dressés, le rapiat. Athéna transmit aux hommes l'art de faire des noeux, pour naviguer, les mathématiques et donc tout ce qui en dépend, le mors pour les chevaux, l'art du tissage, la flûte, peut-être bien le fil à couper le beurre, etc...
Plus que la déesse de l'intelligence, ce qu'incarne sa mère, elle est plutôt la mise en pratique de l'intelligence, l'action produite par la réflexion et la volonté, le fruit du ciboulot.

C'est donc une déesse bienveillante, proche de l'homme dont elle fonde la "civilisation". Pourtant, bien des a priori pèsent sur ses épaules d'ivoire...
D'abord, il paraîtrait qu'elle est "androgyne", ou "virile". C'est vrai que dans une société misogyne comme l'était par exemple la cité d'Athènes, on s'étonne de voir une déesse tutélaire porter les principaux attributs de la fonction sociale masculine (la guerre et le pouvoir) en même temps que ceux de la femme (le tricot). Pourtant, cela ne devrait pas étonner. Elle est une déesse et les divinités ne fonctionnent pas comme les hommes. Ca devrait être évident, mais beaucoup ont du mal à intégrer le concept, tout contrits dans les archétypes que des millénaires de guerre des sexes leur ont inculqués... Et puis, à bien y regarder... qu'est-ce qu'elle a faire de la guerre des sexes Athéna? Qu'est-ce qu'elle a à faire du sexe tout court, d'ailleurs? Elle, la vierge guerrière, la chaste et intellectuelle Athéna, elle qui est née d'une mère et d'un père qui n'étaient devenus qu'une personne ? Des cacahuètes ouais...
Puissance neutre elle est. Puissance brute, dirais-je. Comme Apollon, tenez. Une puissance à l'état pur. Spirituelle, mais pas pour autant monacale. Bienveillante et sage, mais pas pour autant une effarouchée de la moralité rationnelle. Comme dans le cas d'Apollon, on a trop fait d'elle, au fil du temps et dès l'Antiquité, une froide garante d'un équilibre rationnel, opposé à la fureur d'Arès. Oui, cela n'est pas à remettre en question, mais doit-on oublier l'énergie magique qui se dégageait de sa personne aux temps les plus anciens, avant que la philosophie moralisante ne fasse des dieux de véritables piliers de vertu, parfois bien détachés des réalités de la nature?

Banzaïïï¨!!! Géronimoooo!!! Montjoie!!!
Sus à ces p'tits bâtards d'ennemis!!!

Voyez-la au combat, dans tous ses états de déesse de la guerre.
Voyez-la dans l'Iliade, combattant aux côtés des Grecs. Imaginez-la débarouller sur le champ de bataille comme une Walkyrie au son des trompettes, debout sur un char en pleine charge, la robe flottant au vent, hululant le cri de guerre pour impressionner l'ennemi, la lance levée, l'égide brandie, peau de chèvre à franges de serpents, la tête de la gorgone plantée dessus comme un trophée morbide au regard pétrifiant. Voyez-la soulever un rocher grand comme un blindé et l'abattre sur la tête d'Arès, injurier Aphrodite en la traitant de "mouche à chiens" (elle aurait aussi bien pu dire "catin", c'est juste qu'il n'y avait pas de chats dans la Grèce de monsieur Homère). D'ailleurs, au passage, l'antagonisme qui existe entre elle et Aphrodite est assez marqué chez Homère pour ne pas le souligner. Quand Athéna offre la victoire à Pâris, comme à tout homme, Aphrodite lui offre l'amour, comme à tout homme. Deux champs d'actions qui ne se croisent pas, deux déesses qui ne peuvent pas vraiment empiéter sur le terrain de l'autre. Aphrodite participe au combat mais ça ne lui réussit pas : un mortel, guidé par Athéna, parvient à la blesser et elle court se réfugier dans les jupons de sa mère. D'un autre côté, Athéna n'a pas obtenu non plus la pomme d'or et le prix de beauté...

Oh-My-GoD!
J'ai failli mettre Xena, mais Barbie Athéna, c'est quand du high level...

Et Héphaïstos dû comprendre à ses dépends qu'Athéna n'était pas à déesse à jouer à l'amour. Il voulut la posséder charnellement, sa compagne des travaux pratiques. Mais Athéna, qui était opé pour manipuler l'argile, le bois, la pierre, sculpter, tronçonner, charpenter, bidouiller, connecter les fils du circuit électronique ou forger des tournevis, n'avait pas l'intention d'aller plus loin que la stricte coopération fraternelle. Héphaïstos, bouillonnant de désir, tenta de la violer un jour dans un temple d'Athènes. Elle eut du mal à se défendre, car il est musclé le forgeron, mais elle parvint sans doute à l'assommer avec son casque et à le bananer hors de sa propriété avec pertes et fracas. Surtout des pertes, et des pertes blanches... On dit qu'Athéna dut s'essuyer la cuisse avec un mouchoir, qu'elle jeta à terre où naquit plus tard un être mi-homme mi-serpent. Erichthonios, qu'Athéna dans sa grande classe éleva comme un fils adoptif ; il devint roi de la cité qui porte son nom - à elle. Héphaïstos, lui, dut se contenter de son épouse volubile, Aphrodite... Comme quoi les voies d'Athéna sont impénétrables...

Un coup d'latte d'Athéna et tu remets ton slip pour sept ans
- devine la marque, du slip...

Légèrement violente hein la déesse de la sagesse. C'est que sagesse ne veut pas forcément dire pacifisme, et les Grecs l'entendaient bien de cette oreille. Le sage ne tend pas l'autre joue dans la nature. Il vous prend par les bijoux de famille et vous retourne une droite pour que vous ne recommenciez plus. Tenez, même Ovide, longtemps après Homère, s'en souvenait. Arachnée, une damoiselle très douée pour le tricot et pour repriser les chaussettes, se vanta un jour de maîtriser l'art subtil et complexe du tissage beaucoup mieux qu'Athéna elle-même. La bourde. On fit un concours, comme souvent en pareille occasion. Celle qui réaliserait le plus beau patchwork gagnerait le droit de faire fermer sa gueule à l'autre. Ben celui d'Athéna, non seulement il était bien cousu, bien long, bien chaud, mais en plus, on aurait pu jurer voir les histoires cousues dessus se dérouler vraiment. N'est pas dieu qui veut. Arachnée le paya cher : elle se vit contrainte à vivre petite, poilue et moche, à huit pattes, obligée de tisser avec du fil qui lui sort du fondement pour pécher le moustique en plein vol.

Elle trame les plus belles oeuvres et les pièges les plus subtils.
Ne serait-elle pas déesse du web?


Uma Thurman dans une vie antérieure.

Et Médusa? Ah Médusa... folle est la gorgone qui croit se jouer de la fille de Mètis. Elle se vantait, déesse qu'elle était, d'être plus belle qu'Athéna. Bon, Aphrodite ok, mais cette Médusa... Elle disait avoir de plus beaux cheveux, un plus beau regard. Ca traîna, Athéna ne mouftant pas tout de suite. Puis un jour, Médusa séduisit Poséidon et se laissa monter... dans un temple d'Athéna. Oui, j'ai dit montée, parce que bon, y a toute une symbolique hippique derrière tout ça (Poséidon est un dieu cheval, Médusa aussi, chevalerie incarnant la puissance des eaux). Athéna, là, elle piqua sa crise et on la comprend bien. C'est interdit, bons dieux, de forniquer dans les sanctuaires. Un peu de respect, bordel! Du coup, Médusa ne fut plus belle du tout. Un corps de cheval, un visage en cul de babouin, des défenses de sanglier dans le bec, des serpents dans les cheveux, des ailes dans le dos, et un regard... médusant. Quiconque le croise meurt, pétrifié. C'est clair, net et sans bavure. Plus une chance qu'elle la ramène la Médusa. Jusqu'à ce qu'un héros lui sépare le chef du reste du corps et le dédie à Athéna, qui se le plante en trophée sur le bouclier. Na.

L'ange ou le fantôme de la nuit?

Et j'en viens à ce qui me tient à coeur, après tant de palabres et de peopletteries. Les yeux. Athéna et les yeux, une longue histoire que je tente ici, en exclusivité ('fin presque) de vous résumer. Il y a les yeux de Méduse, qui pétrifient. Il y a les yeux de la chouette, les yeux même d'Athéna si on en croit les plus anciens récits. La chouette dont les yeux voient dans le noir comme la sagesse incarnée guide dans les ténèbres de l'ignorance? Très jolie métaphore. Mais, plus crument, les fidèles d'Athéna ont-ils vécu ça comme ça? Ou comme le vécurent tous ceux qui croisèrent une chouette en pleine nuit noire, ce machin aux yeux ronds et fixes qui apparaissent de nulle part et vous toisent en poussant un hululement à vous glacer le jus de vie dans les veines? Qui sait, si on croisait les yeux de la Gorgone, verrait-on les mêmes yeux ronds et proprement stupéfiants qui feraient verser trois gouttes sur le matelas en pleine nuit?
Plus largement, le regard qui fait peur c'est le regard qui ensorcelle, lie, immobilise. La chouette, image de la sorcière... Hedwige n'est pas loin, non?

T'as d'beaux z'yeux tu sais?

Les légendes athéniennes racontent comment Athéna guida le tyran Pisistrate à son sanctuaire... Les gens prenaient soin de ne pas la regarder dans les yeux, car on savait que son regard était insoutenable pour un mortel qu'il tuerait plus sûrement qu'une balle en pleine tête. C'est ainsi que Pisistrate put faire passer une de ses servantes pour la déesse, vu que personne n'irait vérifier son empreinte oculaire. Polymètis le mec. Finalement, il devait être guidé par Athéna pour de vrai.

Elle est donc bien, je le crois de tout mon coeur, une puissance à l'état naturel, une véritable force de la nature humaine, inventive, ingénieuse, civilisatrice autant que retorse, protectrice autant que terrifiante et proprement mortifiante. Elle aime la guerre, vraiment, sauf celle des sexes, qui n'a aucun sens pour elle. Elle lie, méduse par le regard, abat par la force, guide par l'intellect. C'est là toute son énergie, une énergie que l'on peut bien trouver un brin magique...


samedi 29 mai 2010

Mon bel Apollon...


Bon ok. C'est reparti. Je poste. Sur commande.
On m'a demandé de reprendre mon histoire des dieux où je l'avais laissée. Vous savez, cette chronique où je vous présente des personnages célèbres qui hantent notre inconscient collectif sans qu'on s'en rende compte parce que leur histoire remonte à un passé si lointain qu'on en a presque oublié toutes les ficelles? Ben voilà. Aujourd'hui, je vais vous parler d'une vraie grosse star. Un beau gosse de la puissance chamanique cachée sous le verni brillant de la raison luminescente. Il s'appelle Apollon.

En Grec, c'est Apollon. Un des plus grands dieux de l'identité hellénique. Même qu'en Italie, les Etrusques ont installé le dieu dans leur panthéon sans l'assimiler, en conservant son nom (Aplu), imités plus tard par les Romains. Est-ce à dire qu'Apollon n'a pas d'égal? Je vous en laisse juges.

Avant Jésus, la mode des cheveux longs par Apollon.

On a une image terriblement nietzschienne de ce dieu. Comme si il était la figure même de la science, de l'art, de la beauté, des bonnes proportions, de l'architecture droite et harmonieuse, des fesses rondes et des pectoraux taillés à l'équerre, de la médecine savante, du bon ordre philosophiquement conventionnel des choses... tandis que son frangin Dionysos serait son contraire nécessaire, le dieu de l'irrationnel, du fantasme, du sauvage, du passionnel, tourmenté, androgyne primaire et bestial, transe chamanique, et renversement des conventions si bien ordonnées par le Maître des muses. Or, s'il y a du vrai à la base, c'est à mon avis pisser dans une source que de raconter ces idéaux... Selon ce que j'ai pu comprendre en enquêtant sur Apollon, en jouant les paparazzi de la divine comédie, en furetant dans les prophéties païennes et en interrogeant les muses d'antan, si il y a un dieu qui soit passionné, proche de l'irrationnel (mais qu'est-ce que l'irrationnel hein?) et flirtant avec les caractéristiques mêmes de ce que l'on appelle improprement à mon sens le "chamanisme grec", c'est bien Apollon! Pour développer, j'vais vous raconter, avec sa Brillantissime permission, quelques histoires.

Apollon sent bon, révèle l'avenir, délivre des diplômes,
sauce vos ragoûts et vous joue du ukulele pendant les repas...

Pour commencer dans le délire chamanique que représentent les fonctions principales du dieu coiffé comme un pot-au-feu, je me lance dans la divination. Car c'est sans doute là la fonction principale d'Apollon, le Prophète par excellence.
Jeune et fringant gamin (bébé, ado? tout à la fois), tout juste sorti du ventre de sa mère sur la misérable et néanmoins glorieuse île de Délos, où sa soeur jumelle, d'un jour son aînée, a aidé à le faire venir au monde, Apollon s'est rendu en quête de gloire près d'un sanctuaire de la Terre, gardé par un énorme serpent femelle du nom de Python. Se serait appelé Anna Conda, que ça aurait été pareil. La bougresse draconienne se trouve être le Python que la souveraine Héra avait envoyé poursuivre Létô, amante de Zeus, enceinte de notre Apollon à travers toutes les terres. Maintenant qu'Apollon est né, ça va chier.
Le lumineux fils de Zeus prend son arc et ses flèches, sort le constrictor de son trou, lui sulfate les écailles, et le laisse pourrir au pied du sanctuaire. Paraît même que Python, qui va devenir le nom du lieu, signifie "pourriture". Pas mal pour un dieu de l'ordre harmonieux de la divine proportion des abdo des statues? Les choses n'en restent pas là. Apollon, qui au passage impose sa loi dans le quartier, en remettant au pas une nymphe de la source voisine qui avait dû entendre parler du concept d'autonomie politique, convertit le sanctuaire de la Déesse Terre, sa grand-maman (du côté de ses deux parents), et en fait son sanctuaire. Pour ceux qui n'auraient pas déjà ouï dire de l'histoire, il s'agit de Delphes, au pied du mont Parnasse, centre du monde - selon les Grecs, nombrilistes. Il y installe des marins crétois, qu'il a guidé jusqu'ici en prenant la forme d'un dauphin, d'où le nom, disent les poètes.

Crève, pourriture chthonienne!

L'est venu le temps où il gagne l'Olympe avec sa soeur Artémis, pour y recevoir la place qui leur est due. Là, Zeus confie à Apollon un rôle des plus importants, qui hisse le jeune dieu au sommet du gouvernement cosmique : les oracles. Le deal, c'est que Zeus accorde à Apollon le droit de connaître et surtout de révéler les desseins suprêmes du dieu des dieux. Du coup, les oracles d'Apollon ne désempliront plus jusqu'à ce que les fidèles des quatre clous ne viennent interdire d'oraculer - quel charmant mot qui lui va bien! Une chance pour Apollon qu'ils n'aient pas interdit le laurier parce que c'est tout ce qui lui reste : les oracles de Delphes, de Claros, de Didymes, et certains autres, ont été longtemps des centres majeurs du polythéisme ritualiste grec (et même romain), des bastions. Grâce à Hérodote, on sait ce qui n'était pas dit dans ces oracles et qu'ils avaient un rôle politique certain. Grâce à cette science merveilleuse qu'est l'épigraphie, "l'art de faire parler les vieilles caillasses", on sait ce qui y était réellement dit : Lambda demande "Qu'est-ce que je dois faire pour avoir un fils?" Apollon répond "Le douzième jour du mois, sacrifie une truie à Déméter, une chèvre à Artémis et un tiramisu à Héra. Un fils tu auras." Ou à peu près. Autrement dit, dans un système qui n'est pas vraiment une religion, qui n'a pas de dogme, mais est un ritualisme, où le rituel est le point nodal de tout, l'oracle ne dit pas l'avenir ou le dogme, il dit le rite à accomplir. Bien souvent il en dit plus, surtout pour répondre aux consultations de cités entières, dont il valide les calendriers liturgiques, les cultes nouveaux, l'organisation des offrandes, etc.

La Pythie l'avait prédit :
"Dans le futur, les hommes porteront des slims et auront la migraine.
Sacrifie un bébé roux à la pleine lune et change de drap, tu seras épargné."


Plus tard, lorsque les païens auront commencé à comprendre qu'il y avait des chrétiens, l'influence de la philosophie dans les élites gréco-romaines se fait sentir chez Apollon. Le dieu se lance alors dans de la pure théologie et ses oracles déclament des vérités néo-platoniciennes que les chrétiens ont presque pu reprendre telles quelles. Il y a bien de l'ordre dans tout ça. Mais n'oublions pas qu'Apollon transmet ses oracles d'une drôle de façon, par l'intermédiaire de prêtresses en transes, paraît-il. Apollon est le prophète d'un très antique ritualisme où le musicien, le prophète et le sorcier ne font qu'un... tenez, Orphée par exemple?

Apollon est ainsi, c'est bien connu, le Conducteur des muses, le Musagète. On le voit bien, assis, la lyre sur la cuisse - qu'il a jolie d'ailleurs, conduisant le tempo des récits mythiques que les dieux aiment écouter. La Muse, les muses plus tard, c'est l'essence de la musique, un art magique, sacré, qui est à l'origine des expressions du divin et du rite, de "l'art" en Grèce comme l'a compris Otto. Les muses veillent sur la "mousikê" et tous ses "produits dérivés" : poésie, chant, danse, chorégraphie céleste, musique guerrière aussi (la muse de l'histoire ne tient-elle pas une trompette à la main?). Apollon musicien, c'est selon l'image conventionnelle le dieu de l'harmonie, des bons accords, de la mathématique des notes et des temps. Mais pour qui a déjà vraiment vibré au son de la musique, il faut bien comprendre aussi ce qu'est ce pouvoir, qui déchaîne des émotions, fascine, enchante. Le dieu qui dit l'avenir ou les lois divines est aussi celui qui veille à la bonne mémoire des choses, comme les muses, filles de Mémoire, inspirent à l'aède, à Sophocle et Shakespeare, à l'historien, la bonne connaissance de ce qui fut. Maître du savoir, Apollon assure ce qui fut, ce qui est et ce qui sera.

Apollon, chef du "boys bandent"

Les devins lui sont consacrés. Nous en verrons deux parmi eux au cours des deux petites histoires qui vont suivre : Calchas et le corbeau. Ces histoires, je vous en fais part à propos du dernier grand pouvoir d'Apollon (après la prophétie et la musique).

Apollon, beau gosse ultra vénère...

Calchas, fils de Thestor, descendant d'Apollon, tient son don de divination du dieu lui-même. Au début de l'Iliade, il explique aux Achéens pourquoi la peste décime leurs rangs. C'est parce que la fille du prêtre troyen d'Apollon, la belle Chryseis, a été capturée par Agammemnon, qui refuse de la rendre. Invoqué par son prêtre, le dieu, qui a un caractère de chien, défend son serviteur en bombardant le camp grec de ses flèches, lesquelles portent aux hommes le loimos, la maladie. L'épidémie, les bactéries, les virus, les coup de fièvres, les bubons, les infections, les gros rhumes, tout ça est le fruit de la puissance apollinienne. Car Apollon n'est ni bon ni mauvais. Il est une puissance. Et c'est le dieu "qui frappe au loin", de ses flèches. Les flèches sont rares parmi les dieux. Artémis et Hécate partagent cet outillage avec le dieu de lumière. Les flèches d'Apollon marquent moins les rayons du soleil que la force magique d'une puissance qui atteint à distance, la sorcellerie pour Hécate, la maladie pour Apollon. Dieu mortel donc, dieu magicien, Apollon est cela avant d'être le dieu de la médecine, comme les guérisseurs furent là avant les médecins. Car Apollon, s'il envoie le mal, est aussi celui qui le guérit.

Le corbeau fut le témoin du mauvais caractère apollinien comme de sa puissance guérisseuse. Apollon fit un enfant avec une certaine Coronis, laquelle se laissa aller à le tromper quand il regardait ailleurs. Mais le corbeau, oiseau blanc de plumage, a cafardé. Furieux, Apollon n'a pas supporté que son compagnon lui apporte sans cesse des mauvaises nouvelles et l'a maudit, teint en noir et fait oiseau de malheur. Le corbeau est ainsi l'oiseau solaire et prophétique que l'on connaît. Puis Apollon a passé ses nerfs sur la Coronis, qui n'aurait pas dû le prendre pour un dindon en allant coucher sans même prendre la peine de rompre. La s... hum.

Le corbeau, précurseur d'Eveline Dheliat.

Le fils d'Apollon et Coronis, lui, aura droit à un brillant avenir. On l'appelle Asclépios. Il reçut en partage le don de guérir. Il guérit même si bien qu'il ressuscita les morts! Le problème c'est que c'est non seulement sale mais illégal et Asclépios fut foudroyé. Apollon l'a mal pris et est allé faire une descente dans les forges d'Héphaïstos, où il cribla de flèches tous les Cyclopes qui étaient à portée, lesquels durent cesser la production de foudre pour un moment. Mal lui en prit. Il fut puni à son tour et condamné à servir sur terre un simple mortel, comme bouvier. Il s'en est bien sorti, on s'en doute, car Apollon est aussi un bon gardien de troupeaux : le roi qui l'avait accueilli se vit accorder le droit d'une deuxième chance en cas de décès, si quelqu'un l'aimait assez pour mourir à sa place. Ce que fit son épouse. Une bien belle histoire... mais on s'égare.

Comme aux fléchettes...

Asclépios avait certes enfreint la loi divine, il n'en était pas moins digne du prix Nobel de l'extraordinaire. Elu meilleur guérisseur de tous les temps, il devint dieu à son tour. Depuis, dans ses temples, les pèlerins malades vinrent se laisser aller à l'incubation : dans un sommeil sacré, le dieu au serpent devait leur apparaître pour les guérir. La méthode a connu un grand succès. Or, n'est-on pas là dans un mode de guérison "irrationnel" pourtant motivé par la puissance d'Apollon? Le voilà donc notre Apollon "chamanique" : musicien, prophète et medecin man, dieu de transes prophétiques et d'incubations guérisseuses, de métamorphoses, de mort, qui dicte les lois religieuses et assure la communication entre le naturel et le surnaturel, il est, je pense, juste de voir en lui un véritable magicien.

Lykos... le dieu-loup, ennemi ou ami?

Ajoutez à cela son rôle certain de purificateur puisqu'à Athènes, lors de ses fêtes, on chasse les boucs-émissaires, protecteur puisqu'il défend le seuil des maisons, les routes, qu'il tient sous sa coupe certains "nuisibles" de haut vol (Apollon Smintheus est le dieu des rats qui ruinent les réserves de grains; Apollon Lykios est le dieu des loups qui dévorent le bétail), initiateur des jeunes gens puisqu'on lui sacrifie les cheveux des éphèbes pour marquer le passage à l'âge adulte, comme les jeunes filles offrent à Artémis leurs jouets d'enfants lorsqu'elles se marient...

Smintheus... maudit grignotin, véhicule à maladies,
cobaye des médecins ou mignon compagnon?


Apollon est une puissance incontournable, fortement présente dans le monde et la conscience humaine... Dieu solaire, on a trop vite à mon goût considéré qu'il était l'image de la perfection et de toutes les idéologies puritanisantes. L'empereur Auguste, en le présentant comme dieu de l'âge d'or qu'il prétendait réinstaurer, a sans doute quelque chose à voir là dedans. Mais Apollon reste à mes yeux ce dieu violent, jaloux, passionnément amoureux, hautain et en même temps bienveillant, protecteur et animalement humain. Un dieu magicien à double visage, à double tranchant : il dit ce qui est, ce qui fut et ce qui sera, il envoie le mal et la guérison, la lumière ou les ténèbres. Mieux vaut être sous sa protection que contre lui, moi j'vous l'dis...

lundi 24 mai 2010

Rebooteux

Enquêtes extraordinaires. Guérisseurs, magnétiseurs, barreurs de feu...

A voir. Merci à Noko de l'avoir signalé!

Pour ceux qui arrivent trop tard, il y a au choix :

- jeter un sort à la chaîne via M6 Replay (ne plantez pas les clous dans l'ordi, ça sert à rien, plantez les dans une poupée en forme de M6.)

- allez jeter un oeil au site suivant, pour soulager votre curiosité quelques temps avant que vous ne vous décidiez à taper "guérisseurs" dans Google-votre-ami (ce que je ne saurais trop vous conseiller, y a des choses intéressantes et d'autres plutôt à ressortir en levant les yeux au ciel) :
Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires.

Et encore merci à Noko, parce que décidément, c'est une très bonne indic'.

jeudi 6 mai 2010

Bande d'humains!

Alors comme ça des gens pleurent parce que l'être humain est c'qu'il n'est pas? Comme ça des humains regrettent que les leurs pillent une planète qui n'existent pas? Ils sont au bord du suicide parce qu'ils ne sont pas des schtroumpfs démesurés connectables en usb sur des arbres à néons?
Comme ça, ils ont été touchés au coeur par les (més)aventures de Pandora et ont été si profondément absorbés par une 3D aussi commerciale que dénuée d'originalité scénaristique? Et tout le monde avait oublié Pocahontas?

"Et pourquoi que j'ai pas la 3D moi??"

Et pire... tout le monde reste insensible face à Agora, face à la réalité historique de la destruction de la Bibliothèque d'Alexandrie, la montée de l'intolérance, le fanatisme religieux, l'obscurantisme et j'en passe! Non, pour être dégoûté de la race humaine, il y a mieux que la réalité, il y a l'imaginaire. Il ne sert à rien de chercher à toucher les gens par ce qui fut, ce qui est et ce qui continue, il faut une planète lointaine et sous électrodes, avec des indigènes cyanosés, qui n'existe que dans l'oeuvre d'un réalisateur aussi capitalisé que les méchants humains de son film pour que les gens prennent conscience de la dangerosité du mode de vie et de pensée propre à leurs congénères.

Valait-il le coup qu'elle meurt?

Comme ça, il est sans doute plus facile de se dédouaner et de critiquer ses semblables. Comprenez bien : "je suis humain malgré moi, le prophète Cameron m'a révélé qu'au fond je suis un Na'vi, que si j'pouvais, je me brancherais le câble capillaire sur www.grandmerefeuillage.pascom, et que j'vous bouterais hors de ma planète à coup de lézard volant. Au fond, je suis prisonnier dans mon enveloppe charnelle anthropique. J'ai encore mes jambes qui gigotent, pas comme le héros du film, mais je suis encore plus démuni que lui, je suis pas dans la réalité qu'il me faudrait. Si seulement je pouvais faire trois mètres de haut, me reproduire par la tresse et manger des noisettes à l'ozone, je saurais quoi faire. Mais là, que voulez-vous, je suis humain, je suis au coeur des choses, j'ai entre les mains tous les éléments pour que la planète Terre ne soit pas vampirisée façon Pandora, j'ai des jambes pour aller mettre mes détritus au tri sélectif, j'ai des ports usb qui me connectent à internet où je peux apprendre des choses sur le monde, sur comment manger sainement, comment vont les ours polaires, et j'ai des yeux pour voir la lune. Ce monde est trop pourri, et j'en suis. J'préfère un monde qui n'existe pas, que j'peux plaindre sans rien pouvoir y faire, plutôt qu'admettre le monde merveilleux dans lequel j'existe, et le plaindre en essayant de changer les choses!"

Ah ouais, moi Avatar ça me permet bien de me dégoûter de la race humaine. Et en particulier de cette formidable capacité d'hypocrisie qui me surprend encore et toujours. Eh oh bande d'humains! Savez-vous que Pandora peut crever, tout ça n'est qu'illusoire? Savez-vous qu'il existe une planète fabuleuse où tu peux réellement être intime avec un arbre simplement si tu prends le temps de t'assoir dessous, une planète où tu peux communiquer avec l'animal si tu prends la peine de te rappeler qui tu es vraiment? Savez-vous que ce monde dans lequel nous vivons est merveilleux malgré tout et que vous avez les moyens de le sauver, de participer à sa vie? Bordel, Avatar n'est qu'une histoire parmi d'autres pour vous rappeler tout ça! Et encore, ça ne mange pas de pain, c'est rentable en soit ce film, ça vous chamboule des gens, et leur porte-monnaie, mais rien à carrer des tribus d'Indiens dégommées de leurs racines pour cause d'exploitation minière!

How to make a new world...
La tribu des schtroumpfs à lunettes a le blues. Faisez gaffe, ils ont une pizza!

Hypocrisie et lâcheté humaine. Le fan d'Avatar est de la pire espèce. Et j'suis de bonne humeur - bien qu'en ce moment, je ne puisse aller aux toilettes à moins qu'il ne soit profitable de savoir le plombier prendre une douche peu ragoûtante à la cave... Ils font comment les Na'vi? Ils urinent en téléchargement haut débit?

Le Na'vi urine bleu. Comme la police.

Autre interprétation possible de la bêtise humaine : le blog de l'Odieux connard... déligoûteux.

mercredi 14 avril 2010

Les vivants et les dieux. Sisi, les vivants...

Bon, dis comme ça, le paganisme ça a l'air sacrément chiant. Mais bon, l'émission radio diffusée en 2005 sur France Culture (ceci explique cela) explique assez bien ce qui conduit au paganisme. A écouter patiemment, surtout si vous mêmes n'êtes pas païens. Et euh... faites quelque chose en même temps - mangez des sushi au beurre, jouez à gods of war ou repassez votre pantalon en faisant des plis - ça aide à digérer.

Partie un :


Le paganisme en Europe 1/3

Partie deux :


Le paganisme en Europe 2/3


Partie trois :


Le paganisme en Europe 3/3


PS : la moindre remarque par rapport au cadrage de ces foutues vidéos, et c'est la malédiction qui s'abat sur toute votre famille. Keskevousfaitessuer, c'est une émission de radio d'toute façon!

Ce n'est pas moi qui le dis...

Mais je le pense!

C'est la Gêne - "EXCLUSIF: Le pape va nous faire un prout"

lundi 5 avril 2010

Sing young pagan!

Une création musicale d'un païen hellénique de ma connaissance. Il s'agit d'un hymne à Athéna, entièrement fait maison - mis à part la traduction en grec. De l'avis d'expert, la musique et la voix sont fidèles à la tradition grecque. De mon avis à moi, c'est à la fois surprenant et délicieux.

Bref, un chant religieux, mais un beau chant.



Copyright : Pallas Hermaki

NB : foutu cadrage.

mercredi 24 mars 2010

Le printemps de Pan (suite)




Souvenez-vous, le satyre est mené par l'oreille sur l'Olympe. Voici la suite du poème...

I

le bleu


Quand le satyre fut sur la cime vermeille,
Quand il vit l'escalier céleste commençant,
On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant !
Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
À la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe,
Faune ayant de la terre encore à ses sabots,
Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux ; [ 78 ]
Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne
De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne,
Il contemplait l'azur, des pléiades voisin ;
Béant, il regardait passer, comme un essaim
De molles nudités sans fin continuées,
Toutes ces déités que nous nommons nuées.
C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil.
Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,
Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ;
Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore ;
Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux,
Éclatait la rondeur du grand char radieux ;
On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;
Aquilon achevait d'atteler le quadrige ;
Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or ;
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée ;
De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée
De perles, de saphyrs, d'onyx, de diamants,
Dispersée et fuyante au fond des éléments,
Les trois premiers, l'œil fier, la narine embrasée,
Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ;
Le dernier secouait des astres dans la nuit.




Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit,
La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore, [ 79 ]
Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore
Dont le hennissement provoque l'infini,
Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni,
Puissant, pur, rayonnait ; un coin était farouche ;
Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche,
Les armes de chacun des grands dieux que l'autan
Gardait sévère, assis sur des os de titan ;
Là reposait la Force avec la Violence ;
On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance ;
On voyait des lambeaux de chair aux coutelas
De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas,
Des cheveux au trident et du sang à la foudre.




Si le grain pouvait voir la meule prête à moudre,
Si la ronce du bouc apercevait la dent,
Ils auraient l'air pensif du sylvain, regardant
Les armures des dieux dans le bleu vestiaire ;
Il entra dans le ciel ; car le grand bestiaire
Tenait sa large oreille et ne le lâchait pas ;
Le bon faune crevait l'azur à chaque pas ;
Il boitait, tout gêné de sa fange première ;
Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière,
La monstruosité brutale du sylvain
Étant lourde et hideuse au nuage divin.
Il avançait, ayant devant lui le grand voile
Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile ; [ 80 ]
Soudain il se courba sous un flot de clarté,
Et, le rideau s'étant tout à coup écarté,
Dans leur immense joie il vit les dieux terribles.




Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles,
Ces inconnus profonds de l'abîme, étaient là.
Sur douze trônes d'or que Vulcain cisela,
À la table où jamais on ne se rassasie,
Ils buvaient le nectar et mangeaient l'ambroisie.
Vénus était devant et Jupiter au fond.
Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond,
Reposait mollement, nue et surnaturelle,
Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,
Et, par moments, avec l'encens, les cœurs, les vœux,
Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux.
Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle ;
Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle ;
On voyait dans ses yeux le monde commencé ;
Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé ;
Dans le troisième errait l'avenir comme un songe ;
Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge ;
Des femmes, Danaé, Latone, Sémélé,
Flottaient dans son regard ; sous son sourcil voilé,
Sa volonté parlait à sa toute-puissance ;
La nécessité morne était sa réticence ;
Il assignait les sorts ; et ses réflexions
Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions ; [ 81 ]
Sa rêverie, où l'ombre affreuse venait faire
Des taches de noirceur sur un fond de lumière,
Était comme la peau du léopard tigré ;
Selon qu'ils s'écartaient ou s'approchaient, au gré
De ses décisions clémentes ou funèbres,
Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres
S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos ;
La radieuse paix naissait de son repos,
Et la guerre sortait du pli de sa narine ;
Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine,
Calme, et si patient que les sœurs d'Arachné,
Entre le froid conseil de Minerve émané,
Et l'ordre redoutable attendu par Mercure,
Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure.




Derrière Jupiter rayonnait Cupidon,

L'enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon,
Qui, le jour qu'il naquit, riait, se sentant d'âge
À commencer, du haut des cieux, son brigandage.



L'univers apaisé, content, mélodieux,
Faisait une musique autour des vastes dieux ;
Partout où le regard tombait, c'était splendide ;
Toute l'immensité n'avait pas une ride ;
[ 82 ]
Le ciel réverbérait autour d'eux leur beauté ;
Le monde les louait pour l'avoir bien dompté ;
La bête aimait leurs arcs, l'homme adorait leurs piques ;
Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques,
Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés ;
Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds,
Et même la clameur du triste lac Stymphale,
Partie horrible et rauque, arrivait triomphale.

Au-dessus de l'Olympe éclatant, au delà
Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,
Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,
Tournait la roue énorme aux douze cages sombres,
Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux
Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux ;
Ouverture du puits de l'infini sans borne ;
Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ;
Orbe inouï, mêlant dans l'azur nébuleux
Aux lions constellés les sagittaires bleus.



Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène,
Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,
Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre Nuit ; [ 83 ]
Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille ;
Lutte affreuse ! il vainquit ; l'Ombre encore en tressaille ;
De sorte que, percés des flèches d'Apollon,
Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,
En souvenir du sombre et lumineux désastre,
Ont maintenant la plaie incurable d'un astre.

Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa,
Lâchant subitement le captif, le poussa
Sur le grand pavé bleu de la céleste zone.
« Va, » dit-il. Et l'on vit apparaître le faune,
Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin,
En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ;
L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles,
Si joyeux, qu'un géant enchaîné sous le mont
Leva la tête et dit : « Quel crime font-ils donc ? »
Jupiter, le premier, rit ; l'orageux Neptune
Se dérida, changeant la mer et la fortune ;
Une Heure qui passait avec son sablier
S'arrêta, laissant l'homme et la terre oublier ;
La gaîté fut, devant ces narines camuses,
Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses ;
Vénus tourna son front, dont l'aube se voila,
Et dit : « Qu'est-ce que c'est que cette bête-là ? »
Et Diane chercha sur son dos une flèche ;
[ 84 ]
L'urne du Potamos étonné resta sèche ;
La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
De sa roue arrogante insulta l'aegipan ;
Les déesses riaient toutes comme des femmes ;
Le faune, haletant parmi ces grandes dames,
Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ;
L'homme-chèvre ébloui regarda ces pieds nus ;
Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve,
Mercure prit la taille à Bellone avec verve,
La meute de Diane aboya sur l'Œta ;
Le tonnerre n'y put tenir, il éclata ;
Les immortels penchés parlaient aux immortelles ;
Vulcain dansait ; Pluton disait des choses telles
Que Momus en était presque déconcerté ;
Pour que la reine pût se tordre en liberté,
Hébé cachait Junon derrière son épaule ;
Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle.

Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.



Et lui, disait tout bas à Vénus : « Viens-nous-en. » [ 85 ]
Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
Le bruit divin que fit la tempête du rire.
Hercule dit : « Voilà le drôle en question.
— Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,
Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre,
En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre ;
Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
À ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ;
Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.
L'Olympe écoute. Allons, chante.

Le chèvre-pieds
Dit : « Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés ;
Hercule ne prend pas bien garde lorsqu'il entre ;
Il a marché dessus en traversant mon antre.
Or, chanter sans pipeaux, c'est fort contrariant. »

Mercure lui prêta sa flûte en souriant.

L'humble ægipan, figure à l'ombre habituée,
Alla s'asseoir rêveur derrière une nuée
[ 86 ]
Comme si, moins voisin des rois, il était mieux ;
Et se mit à chanter un chant mystérieux.
L'aigle, qui, seul, n'avait pas ri, dressa la tête.

Il chanta, calme et triste.

Alors sur le Taygète,
Sur le Mysis, au pied de l'Olympe divin,
Partout, on vit, au fond du bois et du ravin,
Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches ;
La biche à l'œil profond se dressa sur ses hanches,
Et les loups firent signe aux tigres d'écouter ;
On vit, selon le rhythme étrange, s'agiter
Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent,
Et les sinistres fronts des grands chênes s'émurent.




Le faune énigmatique, aux Grâces odieux,
Ne semblait plus savoir qu'il était chez les dieux.